Amis du XXIème s., bienvenue au XIème siècle!

 Ici, le temps n'existe pas.

Nous naviguons sur de beaux drakkars, ceux de l'imaginaire,

entre Moyen-Age et infographie,

entre français médiéval et textos ou mails,

Esope ou La Fontaine.

Ce roman sur la TAPISSERIE de BAYEUX

est le prétexte à nos échanges: Lecture, Ecriture et Broderie.

Histoire et actualité, Ecriture et Salons du livre, Art, Broderie, Tapisserie, Calligraphie, Spiritualité, Moyen-Age, Normandie, Bayeux, Hastings, Mont St-Michel, Patrimoine, vocabulaire médiéval, etc.).

Mardi 13 novembre 2007 2 13 /11 /Nov /2007 01:46

  C’est bien connu : la Tapisserie de Bayeux constitue une précieuse source d’informations historiques sur la vie au XIème siècle : construction de navires, repas, habillement, écriture, place de la femme, goût du pouvoir, vanité sanglante des guerres, armement, et j’en passe!

   Mais c’est aussi une œuvre fascinante

tant graphiquement que par la qualité de sa mise en scène.

Au fil de la visite, l'histoire que raconte la tapisserie

s'emballe jusqu’à la scène finale: la bataille d’Hastings.

 La richesse iconographique du document est encadrée par deux frises qui fonctionnent comme de petits compléments narratifs, mais que le spectateur trop pressé oublie souvent de détailler. Or ces frises représentent un fabuleux bestiaire, une animalité débordante, dionysiaque.  Et qui donc, face à face, entre chevaux et chimères, sur la frise du bas, en demi-teinte,  quasi crayonnés et en repentir? Un couple nu, ce couple qui a fait jaser les Brodeuses de l'Histoire!

 

 Les visiteurs le disent : c'est passionnant, unique, impressionnant, en un mot,

F A S C I N A N T !

  Qu’est-ce que ce « fascinus » qui nous méduse par sa beauté, par sa force de représentation, par son audace dans l’image, au point qu’il ose montrer dans une broderie les jambes et les cuisses nues des chevaliers ayant retroussé leurs chausses, et tenant contre eux, chien ou faucon?

 Ce « fascinus » de certaines scènes des frises,

 

 semble même s’inspirer de l’érotisme gréco-romain,

 

 

donnant à ce XIe siècle les couleurs d’un sacré bien incarné,

bien en chair, bien en poupe.

Voici ce qu’écrit Pascal Quignard dans son livre intitulé Le Sexe et l’effroi :

« Les Romains appelaient fascinus ce que les Grecs nommaient phallos. Le fascinus  arrête le regard au point qu’il ne peut s’en détacher.[…] La fascination est la perception de l'angle mort du langage.[…]

Quand le "fascinus", au lieu d'éveiller au frémissement inquiet du désir, vient emplir le corps et la tête d’effroi mortifère, il n'est plus angle mort du langage, mais mort du langage. Du sexe masculin dressé, le fascinus, dérive le mot « fascination », cette pétrification qui s'empare des animaux et des hommes devant une angoisse insoutenable »

    Et Camille Dumoulié, professeur et chercheur en littérature comparée à ParisX, parle du « regard fascinant de la tête de Méduse, comme ce qui recèle le secret du sacré. Si l’ambiguïté est la marque du sacré, les mythes ont pour fonction de créer des différences et des oppositions, de séparer les deux faces du sacré. […] Au premier abord, la tête de Méduse est bien une figure de l’Autre effrayant, de la négativité absolue. […]

Que Méduse soit un masque, que sous ce masque se cache un visage plus humain, l’évolution de sa représentation en témoigne. Sous le masque se découvre ce qu’on peut appeler la tragique beauté de Méduse. Méduse conserve son secret : représentable, elle n’est jamais présentable. »

Sommes-nous si loin de la fascination qu’exerce cette autre grande dame qu’est la Toile de Bayeux ? Une Toile brodée par des mains d’artistes, selon des cartons eux-mêmes dessinés par un artiste ? par un homme au regard et à la sensibilité aiguisés, un « voyant », ce jeune Toustain, un Rimbaud poète, lui aussi…

 

Citons encore Camille Dumoulié : « Il revient à l’artiste tragique, au risque de sa vie et de sa raison, de vivre au contact du monstre. Le poète s’abreuve de l’Hippocrène, cette eau qui est comme le sang même de Méduse, véritable mère des Muses. La voix du poète devient celle de la Gorgone. »

 

   "Méduse et l’artiste ont en commun le pouvoir de figer les personnes, de les immobiliser dans la roche ou sur la toile en une image intemporelle :

le portraitiste méduse son modèle pour l’éternité.

Tête de Méduse du Caravage met en avant cette analogie, qui se représente en effet sous les traits de la Gorgone et, qui, réciproquement, prête à la Gorgone son visage. Le Caravage se fige sur la toile telle Méduse se médusant elle-même."

Bruno Trentini poursuit sa réflexion sur l'acte de peindre:

"Le Caravage, en effet, capte l’instant où Persée décapite la Gorgone, car le héros a pu échapper au terrible regard de Méduse en ne regardant que le reflet de celle-ci sur son bouclier (l’« envisager » directement eût été fatal). Le tableau fait donc corps avec ce bouclier - l’artiste utilisa d’ailleurs comme support un véritable bouclier de bois. Dans cette mise en scène, il nous reste à savoir qui tient le rôle de Persée. Persée qui voit ce que montre la toile ne peut être que le regardeur. Or, ce regardeur est précisément le premier regardeur : l’artiste. Par où il apparaît que l’acte de peindre coïncide ici avec le meurtre. L’artiste s’apprête à peindre Méduse. [...]

Le Caravage est aussi Méduse.

Cette toile mythologique est nécessairement un autoportrait de l’artiste se décapitant lui-même. Tête de Méduse n’est pas la seule œuvre où Le Caravage se met à mort. David tenant la tête de Goliath fonctionne de la même manière. De fait, cette toile est aussi un autoportrait, mais double cette fois. David a les traits du Caravage jeune, Goliath ceux du Caravage plus âgé. L’Héautontimorouménos de Baudelaire est leur modèle qui tente de concilier l’inconciliable."

Aux vers de Baudelaire:

Je suis la plaie et le couteau!

Je suis le soufflet et la joue!

Je suis les membres et la roue

Et la victime et le bourreau!

Le caravage ajoute:

Je suis Goliath et David

Je suis Méduse et Persée.

Alors, la grande Dame de Bayeux,

 

la Telle de 70 mètres, si fascinante,

si loquace dans son silence brodé,

dans ses hennissements cauchemardesques

de chevaux éventrés et de corps d’hommes dépecés,

cette Méduse de guerre qui, à Hastings,

remporta la victoire pour gagner

le si fascinant trône d’Angleterre,

notre grande Tapisserie, serait-elle, à sa façon,

la Mère des Muses,

une Méduse de plus, à la fois tragique et superbe,

remède et poison,

dans ses atours flamboyants de mort et de vie ?

Par Plum - Publié dans : Art et création dans la Tapisserie de Bayeux
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Mercredi 10 octobre 2007 3 10 /10 /Oct /2007 20:21

Mais qui sont ces DRAGONS

qui crachent sur nos têtes ?

 Rainer Maria Rilke écrit :

"Tous les dragons de notre vie

sont peut-être des princesses

qui attendent de nous voir beaux et courageux.

Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions (Lettres à un jeune poète)."

Et si c’était vrai ?

Notre amie, Shinta Zenker, peintre-calligraphe, a su enluminer cette citation qui n’a pas fini de dévoiler son sens.

Étymologie du mot « DRAGON » : En grec, « Drakon » vient de « Derkomaï », fixer du regard. Le dragon souffle le feu et son regard fascine comme celui du serpent. Nous sommes dans la lignée de Méduse et… de toutes les femmes qui fascinent ou envoûtent les hommes de leurs charmes…

Animal hybride, avec à la fois un corps de serpent,  des griffes d'aigle, des ailes de chauve-souris, le dragon n'est ni mâle ni femelle.  Aussi, prenons garde à tous les « dragons » qui nous entourent et nous fascinent, hommes ou femmes !

Mais au XVIe s. le dragon désignait un soldat de cavalerie, d’après le nom de l’étendard (« dragon » au sens d’étendard date du XIIe s. car un dragon devait toujours y figurer. Le chevalier devait vaincre le dragon, l'enchaîner. Cette épreuve initiatique le rendait maître des puissantes forces de la nature.

Retrouvons la belle évocation poétique de Rainer Maria Rilke. Dans l’imaginaire du poète, les dragons ne représentent-ils pas d’effrayantes images parentales, dont nous n’aurions pas encore su nous affranchir ? En ce cas, nos peurs infantiles deviennent des dragons castrateurs, mais peuvent aussi se transformer en « princesses » (ou en princes) qui enflammeraient notre cœur d’amour, et n’auraient qu’n désir, « nous voir heureux ou courageux ».

L’enluminure médiévale a représenté de superbes dragons, chimères ou autres animaux fantastiques dans la plupart des bestiaires.

DRAGON et ELEPHANT

enlacés

BESTIAIRE d'Aberdeen

 

 La Bible, et plus particulièrement l'APOCALYPSE donne au dragon la place du Diable, de "l'antique serpent".

« Les chapiteaux m’emmènent bien loin des Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto, pour me plonger dans le bestiaire de la Bible où un cerf assoiffé cherche l’eau vive, tandis qu’un dragon me défie par l’impression d’horreur et de force qu’il dégage. Ce serpent aux ailes impressionnantes a une énorme queue, recouverte d’écailles. Ce ne peut être que l’antique serpent de l’Apocalypse, et je détourne mon regard. » (Les Brodeuses de l'Histoire)

Voici quelques enluminures que j'ai réalisées en calligraphiant ce texte méconnu de la bible.

« On dit que feu de forge vient par la bouche du diable ou naseaux de dragon. »

La Tapisserie de Bayeux nous offre de superbes dragons et autres animaux fantastiques, dans les frises qui ornent le haut et le bas de la grande épopée de Guillaume le Conquérant.

Voici ce qu’en disent quelques personnages du roman Les Brodeuses de l’Histoire :

"En forme d'amande, la Mora (vaisseau du duc Guillaume) a une coque qui se rétrécit vers la poupe relevée très haut, ornée d'une tête de dragon qui glacera d'effroi l'ennemi. A la poupe, un enfançon scintillant sous le soleil joue gaiement du cor de sa main droite tandis que sa main gauche tient une oriflamme dirigée vers l'Angleterre." (Les Brodeuses de l'Histoire)

Le mot "DRAKKAR" lui-même, signifierait "DRAGON".

La figure de proue des bateaux vikings était souvent une tête de dragon, qui se disait dans l'ancienne langue scandinave dreki au singulier et drekar au pluriel.

De même, c'est de l'étymologie nordique "Snekkar" (snake, en anglais)que vient le mot français "esnèque", désigant un de ces grands vaisseaux vikings.

 

Le dernier texte extrait des Brodeuses de l'Histoire est l'expression des fantasmes de frère John:

« Le voici, ce bestiaire qui m’excite. Sorties de leur masure des premiers temps du monde, les braves bêtes ont cru et se sont multipliées. Elles ont fauté, porté leurs petits dedans leur ventre, et se retrouvent partout, dans la Bible, sur la toile et sur les étendards. Nos piliers même portent colombes et autres créatures, pour dire la vitalité de Dieu ou l’image du démon.

Onagre qui brais douze fois à l’équinoxe du printemps, c’est toi, Satan, qui hurles de rage quand le pouvoir de la nuit t’échappe et qu’au petit matin, la lumière de Jésus Christ croît à nouveau ! Je vous connais, ô monstres, étendard à dragons, dragon du Wessex, sexe de puterelle, ailes de dragons écartelés, lait de manticore, corps d’aitvaras.

Aitvaras, esprit du mal, race diabolique qu’on achète au prix de son âme, tu n’auras plus la mienne !

Et vous, chimères ailées, lions à la croupe fleurie, et aux queues bandelantes, vous les cerfs, vous qui croassez, glapissez, soufflez de rage un peu d’amour, comme élus et damnés, vous aigles et taureaux constellés d’yeux, taillis de crinières échevelées, arbres qui s’entrelacent, s’enroulent et se déroulent, et vous les gazelles et les biches, à qui vous affrontez-vous, qui donc fuyez-vous ? »  

Mais connaissez-vous l'aitvaras?

L'aitvaras est un esprit qui vit dans les maisons. Il a la forme d'un coq à l'intérieur et d'un dragon à l'extérieur.

L’aitvaras apporte la prospérité à la famille qui les loge, mais les biens qu'il donne sont volés ailleurs ! Si quelqu'un est assez fou pour vouloir avoir un aitvaras chez lui, il pourra l'acheter auprès du diable, au prix de son âme.

Il est parfois difficile de rencontrer un aitvaras en se promenant en ville...

Pour conclure, last, but not least,

 

Marie France Le Clainche nous offre ces magnifiques dragons qu'elle a brodés au point de Bayeux (ou de couchure), reprenant une partie de la frise de la Tapisserie de Bayeux:

Ils sont beaux, n'est-ce pas?

On en mangerait...

Par Plum - Publié dans : tapisseriebayeux
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Mercredi 26 septembre 2007 3 26 /09 /Sep /2007 09:25

Eh oui! C'est la rentrée,

donc nous avons du coeur à l'ouvrage pour bien engager l'année qui vient.

Le blog des Brodeuses vous offre donc deux articles, coup sur coup,

pour mobiliser vos énergies avant les longs mois d'hivernage!

L'HIVER SERA LONG

Je « confiture », tu  congèles, elle conserve : il faut être prévoyant, fourmi plutôt que cigale? Au XXIème siècle, et ce  depuis de nombreuses années, il est aisé de conserver les aliments pour les consommer plus tard. Et « nos brodeuses » du Moyen-âge, quelles possibilités avaient-elles pour stocker quelques réserves alimentaires ?

                           Les techniques de conservation :

Le salage est utilisé pour la viande de porc, parfois le boeuf, et le poisson. Le porc était abattu au début de l'hiver, à l'époque où la viande ne risquait pas d'être gâtée par la chaleur. Débitée en morceaux, elle était placée dans de grands pots de terre cuite, en couches alternées avec du sel. Les pots étaient stockés dans un endroit aussi frais que possible, le charnier.

Les corporations de ceux qui débitaient et traitaient la viande fraîche étaient nombreuses dans les villes : le boucher ( du mot « bouc »), le charcutier ( le « charcuitier », qui cuit la chair), le porcatier, qui salait les chairs(midi), le polailler, qui vendait « les pols » et les « poles ». La consommation de viande était estimée à 130-150 kilos par an pour le seigneur, 35 à 40 kilos pour le paysan.

Le salage est aussi pratiqué pour le poisson, essentiellement le hareng. Placé dans un panier, recouvert d?un peu de sel puis de paille : c'est le « hareng »poudré. Il peut être salé dans des tonneaux, les caques, il devient « hareng caqué ». Les poissons ainsi traités peuvent se conserver une année

 

 

 

Le séchage se pratique à l'air libre, sur des pièces plutôt petites, poissons par exemple. C'est une technique encore utilisée de nos jours (morues).

A ce sujet, je voudrais vous conter la mésaventure survenue à ma fille qui fait de l'archéologie expérimentale au village de l'An Mil à Melrand (Morbihan). Une de ces expériences consistait à suspendre des morceaux de poisson (saumon) dans les chaumières, pour les sécher à l'air ou les fumer, dans les conditions du Moyen-âge. Un jour, un  élève  d?un des  groupes scolaires qu'elle reçoit souvent, se précipite vers elle en criant : »Madame, le poisson est encore vivant, il bouge encore ! » Effectivement, il bougeait, ou plus exactement, les centaines d?asticots qui y prospéraient !!!! La conservation artisanale a parfois des ratés. En l'An mil, ce devait être fréquent.

Le séchage est très pratique également pour certains fruits  tels noisettes, faînes, châtaignes, ou légumes dits secs : fèves, pois, lentilles. Dans cette catégorie, on peut également classer toutes les céréales,  qui entre pour une grande part dans l'alimentation sous forme de bouillies.

   Parmi les aliments dits »secs », on peut mettre le pain, aliment de base, dont il existait de multiples variétés, selon le type de farine utilisé. Les boulangers, (ou tamelier, celui qui tamise) étaient très nombreux. Citons le biscuit, cuit deux fois, très dur, mais qui se conserve longtemps.

Le fumage, d?une pratique courante, puisqu?il y avait toujours du feu dans les cheminées, ou dans le foyer situé au milieu de la chaumière permettait, en accrochant des pièces de viande ou de poisson, d'avoir de manière simple, des mets à portée de mains.

 

 

 

Que diriez-vous d'une langue de boeuf fumée il y a dix ans ? En principe, pas de problème, mais vous préférez peut-être une morue séchée de douze ans? libre à vous ! Le hareng, à condition de le fumer au bois de hêtre, vous est garanti comestible à vie ?.

Le salage et le fumage donnaient aux aliments un goût un peu fort  qu?il fallait  atténuer au moment de la consommation, ceci se faisait généralement par trempage préalable.

Bonjour abeilles! 

Le miel, le vinaigre, et la graisse

étaient utilisés pour confire certains  fruits ou viandes.

Le froid, ou du moins une température plus fraîche que la température ambiante pouvait être obtenue en creusant des puits dans le sol, dans lesquels étaient placés les aliments recouverts de terre. Il faut entendre des puits »secs », des sortes de silos.

Pour conclure ce petit tour d'horizon  des moyens de conservation au Moyen-âge, signalons que pour tenter de se protéger des intrusions des rats et des souris, les bâtiments de conservation des céréales étaient construits sur pilotis (c'est encore le cas en Afrique Noire).

Une des peurs de cette période, qui perdurera d'ailleurs pendant des siècles, est le poison, soupçonné d'être utilisé comme arme contre tout ennemi, réel ou imaginaire.

Les intoxications étaient effectivement courantes, mais dues soit à une contamination de l'eau des puits, un mauvais dosage ou des erreurs de manipulations de plantes toxiques, l'ingestion de viandes avariées ?   

C'est tout pour aujourd'hui, messieurs dames!

Par Marie France - Publié dans : vie sociale au Moyen-Age
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Lundi 24 septembre 2007 1 24 /09 /Sep /2007 23:42

On tuait déjà le cochon au Moyen-Age,

comme au temps des Très riches Heures du Duc de Berry,

comme en 2007 aussi!

Dans un paysage vallonné, le gardien des porcs lance son bâton dans les chênes afin de faire tomber les glands qui vont nourrir ses cochons.

D’abord on nourrit la bête, ensuite la bête nourrit l’homme…

Le récit d'Angéla, dans Les Brodeuses de l'Histoire ne manque pas de sel...

Lundi 17 décembre 1067  

Angéla, ce matin, nous est revenue brisée de fatigue.

-          C’était chez moi hier la tuée du cochon. C’est bien de la peine, tout ce travail, mais cela nous assure d’avoir à manger pour un moment. La viande est au saloir, et dans la cheminée, saucisses, boudins et lard sècheront et fumeront tout l’hiver.

Pas pressée de prendre l’aiguille et la laine, elle s’assoit et raconte pêle-mêle son beau cochon qu’elle a si souvent emmené à la glandée, ses cris quand on l’a égorgé, les boyaux fumants qu’il faut vider et nettoyer pour les saucisses, l’odeur des soies brûlées au-dessus du feu, la couenne grattée, les hommes si occupés qu’ils ont faim, et surtout soif plus souvent qu’à leur heure, et qui le soir venu…

-          C’est qu’il ne faut pas quitter les marmites, chauffer de l’eau, faire cuire, tourner, et éplucher des oignons, et encore et toujours du sel, et surveiller les enfants qui pourraient se brûler. Et les chiens, voleurs comme goupils, traînent les boyaux ; on leur jette la rate, si mauvaise, que seuls chiens ou chats s’en régalent. Eh ! c’est qu’il fait froid, et qu’il vente, et bien heureux quand il ne pleut pas, et que nous pataugeons dans la boue ! Suis quand même bien contente, pour sûr, toute ma famille pourra manger cet hiver, et encore après…  

Angéla se met à causer de potées, de farces, de pâtés, de bouillis et de sauces. Elle s’en prend soudain à Toustain qui passait par-là :

-          Pourquoi donc mon gars, ne mettez-vous pas quelques beaux gorets sur notre toile ? Sont bien plus utiles que ces bêtes étranges qu’il nous faut broder sans même en avoir jamais vu une seule. Tandis que des cochons, tout le monde connaît ! Vous n’en avez pas dans votre Normandie? Tiens donc, j’y pense, vous n’avez pas fait de vaches non plus, et pourtant, ce n’est pas ce qui manque dans votre pays ! Vous ne savez donc dessiner ni cochons ni vaches ?  

Le bestiaire d'Aberdeen, réalisé en Angleterre vers 1200, est un des plus beaux ouvrages de ce type. De très grande qualité, ses peintures sont réalisées sur un fond d'or bruni, révélant de riches couleurs avec une prédominance pour les bleus et les rouges. 

Bien différente est l'enluminure sur la tuée du cochon, que nous présente le Bréviaire d'amour d'Ermengol de Béziers:

Nous concluerons par une citation extraite du Dictionnaire d'agronomie de 1764:

                           "Le tems de vendre les Cochons gras,

                          est depuis le mois d'Octobre jusqu'au Carême. »

 

Par Marie France - Publié dans : vie sociale au Moyen-Age
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Mardi 21 août 2007 2 21 /08 /Août /2007 21:52

Au mois de juillet, je m'étais préparé un délicieux programme broderies et dentelles.

Dans le pays de Caux est organisé chaque année le "Festival de l'aiguille et du lin", belle occasion d'approcher tout ce qui peut être mis en œuvre à partir de cette plante magique. Dans différents villages sont présentées les étapes successives du travail du lin: de la culture au tissage, en passant par le rouissage, le teillage, le filage... Mais ce qui me passionne par dessus tout est le résultat final: tissus et broderies. Il y avait de quoi voir: un gymnase entier, où se pressaient les passionnées devant des stands à faire fondre les cartes de crédits les plus solides! Certes, j'ai vu beaucoup de points de croix et de patchworks qui ne sont pas encore à mon programme d'activités, mais j'ai aussi fait la connaissance "Des artisans de la paix" qui perpétuent la technique du point de Bayeux. Ces dames avaient presque toutes lu notre roman, et les échanges ont été très chaleureux.

Il y avait également à Bourg Dun une délicieuse exposition sur... les culottes!

Il en était de toutes sortes: brodées, volantées, incrustées de dentelles, précieuses ou rustiques, longues, courtes, fendues ou non à bretelles ou sans....bref, adaptées à toutes les activités de ces dames. Sur de grands panneaux on pouvait lire des extraits d'un livre du 19e siècle dont l'auteur avait fait une étude circonstanciée de cette nouveauté.

Fallait-il en mettre ou pas, quels étaient les risques encourus?

Le problème était d’importance. Depuis des années, j'achète ces merveilles dans les brocantes, et je les transforme en charmants rideaux (de même que les aubes de curé qui subissent le même sort.... et cohabitent très bien avec les demoiselles précédentes!). Je laisse le mot de la fin à la personne (homme ou femme?) qui a laissé un commentaire sur le livre d'or : "Moi, je préfère les strings!" www.festivaldulin.org

La deuxième étape de mon périple normand a été "La rencontre internationale Dentelles et Broderies" au château de Creully (entre Caen et Bayeux) .Pour l'histoire, il est à noter que ce château médiéval a été construit par un descendant de Rollon, ancêtre viking de Guillaume, puis propriété de Hamon le Dentu, opposant de Guillaume, et battu par ce dernier à la célèbre bataille de Val des Dunes. Loin des combats anciens, les voûtes abritaient des merveilles, et nos pacifiques dentellières ne maniaient que des fuseaux.

Ainsi, Chantal Hervieux, vice-présidente de l'Asso DBCC, concentrée sur son art:

Je suis aussi collectionneuse de ces beautés arachnéennes, et j'admire le talent de ces fées qui croisent les fils à une vitesse étourdissante. Il y avait plus de dentellières que de brodeuses, cependant, des artistes de pays de l'est exposaient de riches broderies colorées. J'ai aussi rencontré Daniel Ravignac, avec qui j'étais déjà en correspondance, et qui travaille lui aussi au point de Bayeux. Il a reproduit plusieurs parties de La Tapisserie, mais également des scènes de la vie quotidienne, et me semble-t-il des paysages. Il travaille la laine, comme l'original, moi, j'ai choisi le coton. Ce festival a lieu tous les deux ans . http://blondecaen.chez-alice.fr

Troisième arrêt au château de Pirou, dans la Manche, sur la côte sud ouest. Ce monument, médiéval lui aussi, ayant appartenu au seigneur de Pirou qui suivi Guillaume à Hastings et en fut largement récompensé, abrite une curiosité qui nous concerne. 

Une brodeuse virtuose, Thérèse Ozenne après avoir reproduit plusieurs scènes de la Telle pour en maitriser le style et le point, a entrepris une autre Tapisserie. Pendant 18ans, à raison de 3 h de travail par jour, elle a réalisé une autre Tapisserie, de 58m de long, qui relate la période précédant la conquête de l'Angleterre, celle de la conquête de la Sicile par les Normands. 

Cette tapisserie mériterait d'être mieux connue, elle n'est pas terminée, bien que la patiente brodeuse soit toujours vivante. L'abbé Le Légard à l'initiative du projet, et dessinateur de l'Œuvre, est décédé, je ne sais si c'est là la raison. Si le cœur vous dit de prendre la relève... La Tapisserie est exposée jusqu'en septembre, ne la manquez pas, le château est lui aussi très intéressant. http://www.chateau-pirou.org/html/tapisserie.php

Pendant mes vacances en Bretagne, je suis allée faire une séance de dédicaces au château de Suscinio, magnifique et imposante bâtisse qui vient d'être entièrement restaurée. Une exposition de qualité s'y trouve en ce moment; "Tapisseries du Grand Ouest" datant des 17 et 18e siècles. Les pavements médiévaux d'une rare qualité, et en grand nombre ont été mis au jour et mis en valeur dans la grande salle du château.

Si vous passez dans le Morbihan, ne manquez pas "L’art dans les chapelles" qui se déroule dans la vallée du Blavet, autour de Pontivy.

Le principe est d’ouvrir au public, pendant l’été, ces minuscules, ou parfois très imposantes chapelles, fermées tout le reste de l’année, pour les préserver du vandalisme. Elles servent de cadre à des expositions d’art plastique temporaires : sculptures, peintures, installations variées, et souvent étonnantes.

Ces chapelles, parfois perdues au milieu de nulle part, témoignent de la ferveur, et de l’énergie déployée par nos ancêtres du Moyen-Âge : bâtir, encore et toujours, des talus, des chapelles, des calvaires…

Je clos là mes propositions de visites, pour les passionnées de Moyen-âge et de broderies : bonne fin de vacances à tous et bonne rentrée à ceux qui ont repris leur travail.

Par Marie France Le Clainche - Publié dans : BRODERIE
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Vendredi 20 juillet 2007 5 20 /07 /Juil /2007 00:17

Eté pluvieux, brumeux ou lumineux, tous les étés favorisent la douceur de vivre. Quoi de plus reposant qu'une broderie en cours, à l'ombre d'un arbre ami, ou sur une véranda accueillante?

Ces nappes brodées, ces mouchoirs et serviettes finement chiffrés, les napperons au point de tige ou point de croix, le nom que ma soeur brodait avec art sur les poches de mon tablier d'école, tous ces objets deviennent précieux dans nos souvenirs.

Je vous invite à visiter le site du Panier de Fanchon, autre passionnée de broderie, d'art et de vie. Les petites choses de la vie, celles que ses parents lui ont transmises au fil des années, elle les raconte sur son site, en lettres de tendresse. Voici l'adresse de ce si beau site: http://aubepine.canalblog.com/

Nous parlons par mail, toutes les deux. Nous parlons d'hier et d'aujourd'hui, de sa découverte, à huit ans, de la Tapisserie de Bayeux, mais nous parlons aussi d'écriture et de livres. Les livres, autres objets dont chaque page traduit émotions et mémoire.

Dans un article de février 2006, Fanchon présente sa maman, âgée aujourd'hui de 85 ans.  Toutes les mères peuvent retrouver quelque chose de leur amour débordant dans ces lignes que je cite:

Une jeune fille brodait pendant la guerre

Il y a 85 ans, une belle petite fille aux yeux bleus et au prénom royal naissait à Paris et faisait le bonheur de ses parents... C'est ma maman, la seule, l'unique, celle qui est si importante pour moi et qui le restera toujours... Elle m'a donné avec mon Papa, une très belle enfance préservée de toutes les misères et les laideurs du monde... Elle ne m'a montré du monde que  son côté rose et bon... A l'adolescence et plus tard, je me suis rendue compte que tout n'était pas aussi merveilleux, cela a été un peu difficile, mais petit à petit, j'ai trouvé un équilibre dans tout ça... Je suis heureuse que Maman ai été telle qu'elle était... une maman aimante, tendre, affectueuse, un parfum d'eau de rose lorsqu'on l'embrasse (encore maintenant)... une voix de rossignol et des doigts de fée. Elle était plus artiste et fantaisiste que ménagère et cuisinière... mais partout où nous avons vécu notre intérieur était chaleureux et arrangé avec goût... et j'ai d'inoubliables souvenirs de ses bons petits pâtés aux pommes de terre avec de la crème, ses cornets à la crème chantilly, ses œufs à la neige, ses gâteaux de riz au lait, sa brandade de morue. C'est elle avec mon père, qui m'a donné l'amour des livres, livres de classe, de lectures, littérature enfantine, poésie, livres d'art... Elle m'a appris à regarder la nature, appris à reconnaître les oiseaux, les fleurs, les plantes, les arbres... Elle faisait de la peinture, de la tapisserie "mille fleurs", de la broderie, de la peinture sur bois, du tricot. Elle était habile en tout... même sa blouse d'institutrice ne ressemblait pas à celles de ses collègues, elle était en coton blanc et l'avait illuminée de broderie de coquelicots des champs.

Au cœur de la tourmente, des ravages de la guerre... dans l'attente de nouvelles de ceux qui sont au front... l'espoir brule encore, on repousse cette misère, cette incertitude, cette angoisse qui nouent les entrailles, en créant de la beauté par exemple. Et là, ma Maman, car c'est d'elle qu'il s'agit... brodait avec ce qu'elle pouvait récupérer, car les rayons des merceries n'étaient plus achalandés. Pour apaiser ses craintes et tenter de tromper son attente, elle avait réuni deux morceaux de lin par un "jour" de fil brun , elle faisait de la peinture à l'aiguille et de petits villages, des arbres, des rivières, le clocher d'une église rappelaient les jours de bonheur et de paix...

 

 

J'ai donc toujours vu cette nappe qui me ravissait . Je la vois  encore avec mes yeux d'enfant inventant des histoires heureuses où le malheur n'existe pas. Mais Maman n'a pas eu besoin, comme Pénélope, de défaire son ouvrage pendant la nuit, et lorsque la guerre se termina, elle pu épouser papa... 

 Merci, chère Fanchon, pour ce portrait empreint de tendresse et d'admiration, et que chacune et chacun de nous puisse, au cours de cet été 2007, faire revivre en soi ces "objets" qui ont marqué une période de notre vie, l'enfance.

Par Plum - Publié dans : BRODERIE
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Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 21:03

 

   Chères Mamans...

Plusieurs textes, aujourd'hui, dont les mots qui s'adressent à la mère ont la couleur des plus fines broderies.

Le premier est signé Marie Chaix (Toi, ma mère, collectif, Albin Michel.)

   « Dans Les Silences ou la vie d'une femme, ce livre consacré à toi, ma mère, je m'étais adressée à toi, identifiée, substituée à toi, pour reconstituer l'ouvrage de ta vie, à partir des bribes du passé que tu avais laissé échapper ou accepté de nous confier.

Travail patient, broderie lente. Ne disposant pas toujours des bonnes couleurs, des fils adéquats, je les inventai et je crois ne pas avoir trahi tes secrets de brodeuse appliquée.

Maniant les mots plutôt que l'aiguille, j'avais tenté de combler tes « vides », désireuse que j'étais de faire entendre tes silences, de t'en délivrer. Travail de reconnaissance et d'amour. J'avais trente ans. Tu étais déjà partie. »

Le second a été écrit par une amie, Marie Ledoux, fidèle abonnée au blog. Texte lu il y a un mois, lors de l'enterrement de Yolande, sa maman.

 " Petite maman, tu aimais la nature, les fleurs, les paysages :Communion du beau, et du silence, du puissant aussi avec ta fascination des orages, ta richesse à créer, organiser. Un peu comme l'écrivain Colette, tu n'aimais qu?un jardin étouffant sous les fleurs et les arbres, tu en plantais partout.

Ton besoin d?allégresse aussi: N'as-tu pas appelé Youpi ton dernier chien ? Et puis cette heureuse mobilisation de tout ton corps alité depuis des semaines à l'hôpital, enthousiasmée à l'écoute des chants de Salif Keita, chanteur malien.

Ainsi, devant tes enfants, la nature qui te comblait, les animaux que tu chérissais, tu étais comme à 20 ans, au tout début du monde et de toi-même. Un coeur nourri et pour trop peu de temps comblé.

Petite maman,  nous sommes très tristes, le deuil est ainsi. Nous allons tous apprendre à apprivoiser ton absence. Viendra le temps, lointain, très lointain, ou douleur deviendra douceur. Je l?ai expérimenté."

La troisième "Marie" est l'auteur des Brodeuses de l'Histoire. Jeanne, sa maman, avait ses aïeux originaires de Spézet, la ville où se trouvent les éditions Coop Breizh.

Marie France Le Clainche est poète:

"Tout l'été, la maladie a tourmenté ton corps vieilli.

Tu me savais en écriture, tu découvrais la Tapisserie.

Le manuscrit partit : Auvergne, Paris, Bretagne, Normandie...

Pour moi, attente patiente, pour toi, derniers éclats de vie.

Deux septembre au matin : ce serait Spézet, berceau de tous tes aïeux,

Là naitrait le livre auquel tu aspirais de tous tes voeux.

J'aurais aimé te voir sourire d'un hasard si heureux.

Tu ne l'as jamais su : ce jour-là fut celui de l'adieu.

Doux soleil : nous avons déposé tes cendres parmi les fleurs de ton jardin.

Maman, je t'ai dédié ce livre que tu aurais aimé tenir entre tes mains."

Quant à     qui savait broder, non avec des fils de couleur, mais avec des mots de tendresse, au stylo ou à la machine à écrire, sa fille Denise lui a consacré son dernier livre, pas encore publié: Une Mère de papier.

" Il m’a fallu écrire la plongée dans l’opaque où se débat l’intelligence aux prises avec l’incertitude, la vérité contradictoire d’un père et d’une mère, un monde en guerre, des adultes qui se dérobent ou s’enferment dans une tour mystérieuse, fragile cependant.

Écrire pour que le dire délivre ce questionnement de toute une vie. Écrire pour exister. On s’adresse non aux parents réels, mais aux représentations que l’on s’en fait, au fil du temps, jamais les mêmes, toujours mouvants, vivants, nos parents!

Folle d’elle, folle de lui, folle d’amour et de vérité. Ne jamais oublier cette folie qui guette aux portes, ouragan d’imprévus, rythme pour balayer l’ennui ou les sanglots appauvris de sens. Pour dire l’histoire d’une famille, ses chemins de traverse, ses larges avenues fleuries, le fil relie le présent proche au lointain passé. Bravant l’interdit, les mots poussent à dire, les mots délivrent et nous affranchissent du secret, de la honte aussi.

Les déchirures de l’âme, ces fragments d’Histoire bientôt rendus à l’universelle matrice."

 

 

Par Plum - Publié dans : Ecriture des Brodeuses de l'Histoire
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Mercredi 6 juin 2007 3 06 /06 /Juin /2007 08:14

      

Souvenez-vous! La broderie était en cours, sous les doigts de fée de Marie France. La voici terminée, comme la bataille d'Hastings, paraît-il, comme toutes les guerres?

Notre écrivain-brodeuse s'est tournée vers l'Espagne, elle s'est lancée dans une épopée bien différente, celle que Cervantès nous conta si bien. Ecoutons Marie France raconter son parcours lors d'une interview télévisée, nous découvrirons où demeure sa fidélité: au POINT DE BAYEUX.

Pourquoi, me direz-vous, Don Quichotte et Sancho Pança arrivent-ils sur un site consacré à la Tapisserie de Bayeux et au Moyen Age? Suivez le fil de l'histoire .

Il ne faudrait jamais dévoiler ses talents, fussent-ils cachés, même à vous même... Après ma première tentative de broderie au point de Bayeux pour réaliser le cadeau de Denise, la scène des semailles, j'ai eu de nombreuses commandes familiales. C'est ainsi que j'ai déjà brodé une seconde fois les semailles, la scène du repas de Guillaume et ses barons, des chevaux en route pour Hastings, d'autres chevaux et le château de Dinan.

Mon mari, las sans doute de me voir plongée dans la Tapisserie, pour l'écriture ou la broderie depuis presque deux ans, me fait part du plaisir qu'il aurait de retrouver un  héros de son enfance : Don Quichotte. Dont acte!

Je redoute le jour où quelqu'un me demandera de broder le premier homme sur la lune, ou une Ferrari!

Je plaisante, mais le point de Bayeux se prête très bien à toute forme qui demande un remplissage. Quand je n'aurai plus rien à faire, je me lancerai dans des fleurs. Je cherche toujours des brodeuses qui pratiquent ce point, car il n'y a pas que les petites croix dans la vie, aussi charmantes soient-elles !

           

Avant de vous présenter la suite des broderies en gros plan, admirons ensemble ce beau point de Bayeux (appelé aussi "point de couchure"), car selon son orientation (vertical, en biais vers la gauche ou vers la droite), les effets donnent un rendu fort intéressant. Ainsi, l'âne de Sancho Pança a la cuisse arrière qui se démarque du flanc, tout comme les hachures d'un dessin.

 

 

" En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu'il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer:

"La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu’ils sont.

Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ;

car c'est prise de bonne guerre,

et c'est grandement servir Dieu

que de faire disparaître si

mauvaise engeance de la face de la terre. "

 

 

 

 

Par Marie France Le Clainche - Publié dans : BRODERIE
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Jeudi 17 mai 2007 4 17 /05 /Mai /2007 08:02

     Yanna, une des jeunes brodeuses de l'histoire, parle du berceau familial, de la vie en Bretagne au temps de son grand-père, lui qui n'avait jamais vu la mer, car il vivait à MELRAND, petit village dans les t erres...

- A quatorze ans, mon père quitte sa famille où tant de bouches à nourrir font misère de trop peu à partager. Il se rend à Pont-Ivy à quatre lieues de là. Un oncle  y est forgeron, au service du seigneur de Porhoët. Avec lui, il apprend l’ouvrage, se brûlant les mains, et s’écrasant les doigts plus souvent que le hibou hulule à midi. Le métier rentre. Le travail ne manque pas, car il est maintenant d’usage de ferrer les chevaux, qui peuvent ainsi travailler plus longtemps sans se blesser les sabots. Les outils aussi commencent à se renforcer de fer: herse, pelle, charrue à versoir.

Quand l’oncle meurt, père décide d’aller voir le monde, et, avec l’argent qu’il a pu sauver, il achète un vieux sommier. La brave bête tirera la carriole sans rechigner pendant des années, transportant sur mauvais chemins la forge mobile de cet aventureux. Le soufflet, les pinces, les marteaux, une enclume et quelques lingots de fer sont toute sa fortune. En échange d’un repas, d’une paillasse, et de quelques piécettes, il façonne les fers, répare les outils. Sur place, il monte la forge à l’aide de terre argileuse, pierres de granit et plaques de schiste. Les curieux faisant ronde autour de lui trouvent beau spectacle à voir le métal rougir, et prendre forme sous les coups de marteau.

- Chez nous, on dit que feu de forge vient par la bouche du diable ou naseaux de dragon.

- Oui, les enfants voient de la sorcellerie qui sort des mains de cet homme-là : scie neuve, ou cheval repartant bien chaussé, il voyage ainsi quelques années. Il ne passe qu’une seule journée dans chaque village, ou s’arrête plus longtemps si on lui offre du  travail. A Josselin, Guéthénoc vicomte du Porhoët a déjà construit son château sur un roc au dessus de l’Out. Alain III est lui aussi dans  le sien à Rennes, et sa sœur Adèle dans l’abbaye Saint-Georges qu’il lui a offerte. Je n’ai pas retenu les noms de toutes les villes qu’il traverse, mais il m’a raconté que chaque seigneur bâtit un château en bois en haut de la colline la plus élevée de son fief. Les monastères aussi poussent comme champignons. Dans la  broderie, j’ai retrouvé des noms que j’avais entendus: Dinan, Dol, Rennes, et des noms de seigneurs qui plus tard suivront le duc Guillaume: de Rohan, de Dinan, de Penthièvre.

- Mais c’est à quelle époque, tout cela ?

- Père pénètre en Normandie en 1039. Robert le Magnifique est mort en voyage lointain deux ans auparavant ; c’est la guerre des vassaux qui veulent tous le pouvoir. Guillaume alors âgé de douze ans se cache, car sa vie est menacée. Père me raconte avoir souvent été émerveillé par cette Normandie si belle ! Il découvre la mer au-delà d’une bien jolie ville, Bayeux. Pour lui, homme de la terre, des chemins creux et des forêts, c’est une vision qu’il ne pouvait imaginer: toute cette eau qui bouge sans  s’arrêter, et les yeux qui regardent loin, et cherchent s’ils peuvent découvrir autre chose au-delà de la mer. Il en riait encore souvent, le malheureux, me contant que, voulant  boire, il avale grande gorgée d’eau salée ! Personne ne lui avait jamais dit que la mer était salée. Qui donc l’aurait fait, puisque autour de lui vivaient de pauvres bougres ignorants ? Comme un enfant joyeux, il suit la côte de près ou de loin. Il se souvient avoir traversé la Dives, c’est là que son fidèle cheval, las d’avoir tant marché, et trop vieux sans doute, meurt. Il en trouve un autre plus jeune et plus fort, qui le conduit jusqu’aux portes de Rouen, la si belle, où il arrive à la fin de 1041.

- C’est drôle, toute la famille de mon compagnon est aussi à Rouen à cette époque, peut-être votre père a-t-il ferré leurs chevaux ? commente Ann.

- Tout est possible, car en cette année, il s’est arrêté plusieurs mois à Rouen. Il s’est mis à fabriquer des étriers, des éperons et autres pièces de métal pour le harnachement des chevaux. […]

- Or voilà père, qui je ne sais comment, se trouve en ces lieux,  et se dit que fortune est peut-être près de lui, de l’autre côté de la mer salée. Il lui faut avant tout combattre la terreur qu’il ressent face à cette étendue d’eau. Il a entendu tant d’histoires de monstres, de Léviathan, et autres habitants maléfiques qui peuplent les profondeurs, qu’il n’ose monter à bord d’un bateau. Un de ses amis trouve le remède en le faisant boire tant et tant, et pas de l’eau, qu’il se retrouve de l’autre côté de la mer sans avoir eu peur, puisqu’il dormait profondément! Édouard est couronné roi, et père le devient lui aussi, car il a trouvé gente Bretonne qui a pareillement erré jusqu’ici. Les voici sitôt mariés. Et moi qui pointe mon nez, petite Bretonne chez les Angles, interdite de cheval par un père qui en a sans doute trop vu, des doux, mais aussi des rebelles !

La broderie nous emmène parfois bien loin, dans le passé des unes et des autres, j’aime cela, aussi, même si je ne suis pas sûre d’avoir retenu tous les noms, ni toutes les dates !

   

Note: Toutes les photos qui illustrent ce récit ont été prises au village de l'an Mil, à Melrand: site archéologique reconstitué. 

                                                                                                                                                                                                                                         

 

 

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Par Plum - Publié dans : Ecriture des Brodeuses de l'Histoire
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Mercredi 9 mai 2007 3 09 /05 /Mai /2007 23:47

Dans l'ouverture qu'elle a accepté d'écrire pour notre roman, Maud Boistay, archéologue au Village de l'an 1000, en Melrand, décrit avec tendresse et pudeur le site archéologique dont elle est responsable.

Je m'en suis inspirée pour décrire le village natal d'une des brodeuses: Yanna.

Voici une vue des vestiges actuels, et le texte qu'elle nous a confié.

 

 

Melrand, village breton

dans les Brodeuses de l'Histoire

"Arpentant les vestiges du village archéologique de l'An Mil, déserté depuis six siècles, je pensais à vous, petites gens dont personne ne parle, parce que, évidemment, votre labeur n'a produit que de petites choses. Mais nous n'avons souvent d'ailleurs pas plus de pensées pour ceux qui ont réalisé de grandes et belles oeuvres dont on s'accorde pourtant à dire qu'elles appartiennent au patrimoine de l'humanité, qu'elles en sont un précieux témoignage, une trace essentielle.

Et mon regard s'arrête, soudain pris d'une envie de vous rendre hommage, à travers les siècles, à vous les femmes, à vous les hommes, à vous les humbles, à vous tous, silencieux et laborieux.

Ces ruines ont été habitées, la Tapisserie de Bayeux a été brodée par eux, anonymes cachés derrière de grands personnages, héros de faits hauts en couleur dont la postérité garde mémoire. Et tous ceux-là, ces charpentiers, couvreurs, forgerons ou brodeurs, se sont aimés ou fâchés, ils ont connu petites misères, chagrins et fous rires, mais leurs sentiments ou ce qui a guidé leurs mains n'ont laissé aucune trace visible."

Maud Boistay

 

 

 

 

Par Marie France Le Clainche - Publié dans : vie sociale au Moyen-Age
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