les fables de la Tapisserie de Bayeux

Publié le par Plum

Promesse tenue: voici le texte extrait des Brodeuses de l'Histoire, sur la fable d'Esope: Le Corbeau et le renard.  Cette fable est d'ailleurs représentée à deux reprises sur la Tapisserie de Bayeux. Il faut savoir que dans notre roman, la brodeuse nommée Angéla n'a pas la langue dans sa poche; elle a une quarantaine d'années, et vit à la campagne, près de Winchester.

Sans qu’elle y mette malice, Angéla réussit parfois à faire rire tout le monde à en tordre ventraille. Ce matin donc, elle passe devant un métier, et avise figures qu’elle n’y avait point encore vues : 

- Qu’est-ce donc là, cet oiseau posé sur un arbre et ce chien couché ?

Sœur Marie-Françoise, se trouvant de ce côté et toujours sérieuse, se penche à son tour.

-        Il s’agit là, je pense de la fable d'Esope, Le Corbeau et le renard.

-        Ce sire Esope avait corbeau et renard en sa maison ?

-        Non point, Angéla, Esope était célèbre fabuliste grec, un poète si vous voulez. Il a écrit des histoires d’animaux, qui servaient de leçons de morale. Dans Le Corbeau et le renard, on comprend que la flatterie ne peut que perdre les imbéciles qui l’écoutent. Un corbeau perché sur un arbre, trouve un fromage, il se prépare à le manger. Un renard passe par là, et par l’odeur alléché, en ferait beau profit, sans avoir eu peine de le trouver. Il flatte tant le corbeau sur son plumage et son ramage que le nigaud perché, voulant faire entendre sa voix mélodieuse, lâche son dîner qui tombe tout droit dans la gueule du goupil. Le corbeau, confus de s’être ainsi laissé prendre par ce fourbe, se promet de ne plus se laisser berner par belles paroles.

-        Sœur Marie-Françoise, on le payait votre…Esope, pour écrire de telles âneries? A-t-on déjà vu fromage volant à travers arbres? Allait-il seul au marché pour se vendre lui-même, après avoir quitté le cellier où il s’ennuyait dans le noir? Et que par grand hasard, un corbeau qui passait justement par là s’avisa qu’il en croquerait bien… et que goupil, allez savoir pourquoi, en ces lieux, lui aussi, et se sentant grand faim, trouva l’affaire trop aisée pour n’en point profiter ! Un enfançon de trois ans, même le plus niais qui soit, ne pourrait croire à  telles fariboles. Je ne sais ni lire ni écrire, et n’en suis point aise, mais je n’en ai regret, mes yeux et ma tête se fatigueraient à déchiffrer si folles histoires !

En voyant dans quelle fureur, cette scène mettait notre pauvre Angéla, j’ai arrêté de rire pour expliquer  mon dessin, mais la suite, telle que je m’en souviens, montre que femme, c’est bien connu, veut toujours avoir raison. 

- Quelle fureur, Angéla , vous m’accablez de reproches! Moi qui avais choisi cette fable pour parler aussi bien de Guillaume que de Harold, votre roi…

- De quoi ? Vous me faites rire, mon gars ! Quelle affaire de lettré, cette fablerie ! Pas plus tard que trois jours passés, ce goupil cauteleux a dévoré ma plus belle geline, et tué quatre poussins. Et ce n’est point la première fois qu’il vient ici forfaire en mon poulailler. Croyez-vous que c’est pour l’engraisser que je peine à nourrir volailles? Même quand je les enferme la nuit, il réussit à se saisir des pauvres bêtes, et je trouve  le matin du sang partout et des plumes éparpillées signant sa tuerie. Vous pouvez m’en croire, ce n’est pas là bête à fréquenter, pire que le loup en nos campagnes.

- Vrai, Angéla, regardez où se place cette histoire. Elle vient juste sous le beau festin où Harold, beau comme un prince, avec son faucon à la main et chien de chasse sous le bras, va naviguer pour porter message à Guillaume. Il peut être flatté de la mission que lui confie le roi Edouard.

- Notre bon roi Edouard… vous perdez sens, Toustain,  de comparer le roi à un renard qui flatte son messager…

- Soyez tranquille, Angéla. Ailleurs, lorsque Guillaume invite Harold à combattre avec lui au Mont-Saint-Michel, la même fable revient, et là, le renard est peut-être Guillaume !

- Coquefredouille ! Dans cette histoire, notre Harold est bien sot de se laisser prendre à telles paroles, mais plus vil encore est votre duc ! S’il faut vraiment sur la toile les broder, je m’en vais moi-même m’occuper de ce cas. Au corbeau, je mettrai plumage marron, que nul ne saura que c’est là noir corbeau, mais piteux oiseau malade. Le renard n’aura pas rousse pelisse brillante, mais poils de chien galeux. Quant au fromage, je vais le  faire à ma façon: boulette farcie à l’ail, si petite, et si ronde, qu’elle lui tombera tout droit dans le gosier, et que ne pouvant la recracher, il s’en étouffera et en crèvera. Moi aussi, je sais faire la morale: «Bien mal acquis ne profite jamais. »

Toute la journée, Angéla a fulminé. Elle a passé sa fureur de ses poules dévorées sur ces dessins de trois pouces. Ce soir ne restait plus que le renard à broder. M’est avis que demain, sa colère ne sera pas retombée: contre les corbeaux, les renards, moi bien sûr qui dessine une scène dénuée de sens, et contre Phèdre qui pourtant, ne pensait pas à mal !

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Loïc Dujardin 28/04/2007 09:35

J'apprécie le commentaire croustillant des Fables qui se retrouvent dans la frise de la tapisserie.
Il me vient une idée qui vaut ce qu'elle vaut: pourquoi ne pas actualiser ce procédé et commenter les fables d'Esope en fonction de l'actualité des élections présidentielles? On a bien le flatteur, le fromage, et qui se laisse prendre aux belles paroles? Nous, bien sûr!
Donc, pour résumer, par écrit ou en images, si vous actualisiez votre site, ça lui donnerait du punch, non?
P.S. c'est un de vos fans qui m'a fait découvrir le site, mais à mon goût il n'est pas assez interactif. Dommage!