Rentrée des Brodeuses

Publié le par Plum

Jour de rentrée des classes pour la plupart des jeunes. Il y eut un jour aussi, en 1066, où les brodeuses de la Tapisserie de Bayeux découvrirent leur nouveau lieu de travail, au Monastère de nonnes bénédictines de Winchester. C'était aussi leur "rentrée"!

mardi 6 février de l’an 1067.  C’était grande émotion  aujourd’hui, jour de notre arrivée à l’atelier. Nous venons de lieux différents, mais ce matin est le même pour chacune de nous : moment tissé d’inconnu et d’étrangeté. Nous ne nous connaissons pas et nous ne savons encore ce qui va nous être demandé, mais ce travail est d’importance. Le jour se lève à peine. Dans le clair-obscur glissent des ombres. Gent trotte-menu suit la High Street, pour se rendre au sud-est de Winchester, là où se dresse le Nunnaminster, le monastère de nonnes bénédictines. Nous entrons sans bruit par la porte latérale de cette grande bâtisse que je connais depuis mon enfance. C’est tout près de  l’école abbatiale du New Minster, où j’ai appris à déchiffrer les lettres. Nous voilà donc, dix silhouettes drapées de capes brunes à venir au rendez-vous fixé par Dom Ralph dans cet atelier de grand renom, où nous devrons réaliser un travail dont le secret a été jalousement gardé.

Nous prenons place sur les bancs à dossier alignés le long du mur. Le recueillement imprègne ce lieu froid et austère qu’est le monastère aux murs épais, en bordure de l’Itchen. Le glissement des chaussures de cuir sur les dalles de pierre, le grincement du bois ou quelques raclements de gorge trouent le silence comme fracas. Nos costumes ne nous différencient guère les unes des autres: bliauds écrus ou beiges, recouverts d’une cape de tiretaine. Certaines sont tête nue, les cheveux attachés en bandeau. Les plus âgées portent une coiffe ou une simple écharpe.

 

Nous sommes femmes modestes, que le labeur n’a pas épargnées. Les corps lourds, les traits marqués et les doigts noueux déjà, témoignent de notre rude vie. Dans un angle de la pièce, tout au bout d’un des bancs, deux toutes jeunes filles se serrent l’une contre l’autre comme pour se protéger d’un danger, se réconforter dans leur angoisse commune de la vie qui les attend. Leur gêne dans ce silence se prolonge quelques minutes.

 

Jeudi 8 février.  A l’aube, nous voici, dans le brouillard et le froid, petits soldats prêts à batailler avec laines, aiguilles, et nombreux nœuds. Pour être exacte, je dois préciser que nous ne sommes pas toutes à attendre devant la porte. Deux des brodeuses, bénédictines, demeurent déjà à l’intérieur de l’abbaye et connaissent bien les lieux. Nos deux pucelles, qui logent à l’hostellerie du New Minster, non loin d’ici, nous ont rejoints, pour entrer à l’atelier avec nous. L’une d’elles, très souriante, court embrasser sa cousine ou sa sœur, et nous fait signe de tête et petite révérence. C’est elle qui nous a déjà parlé de sa peur avec le drôle de moine. L’autre petite, au visage poupin sous sa capuche, semble embarrassée d’elle-même, triste, et se tient sagement là. Aujourd’hui, le jeune Normand attend avec nous toutes que la porte s’ouvre.  Timide ou discret, il ne dit mot, toujours aussi pensif, mais j’ai vu ses yeux s’enflammer lorsque les deux plus jeunes sont arrivées vers nous. Dehors, dans ce froid qui va jusqu’aux os, l’attente est longue, aussi, celle qui semble la plus âgée du groupe, prend la parole, en anglo-saxon: « Ce jour est important pour nous toutes, et il est d’usage dans ces circonstances, de faire un vœu. Je propose que chacune en fasse un dans le secret de  son cœur, en brodant les premiers points là où elle le désire sur la toile. Je ne sais si le père abbé appréciera cette pratique païenne, mais il n’en saura rien. Et puis… il faudra bien qu’il s’habitue à vivre au quotidien, ce qui lui semblera peut-être des bizarreries de femmes! »

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dejalouguette 06/09/2006 07:06

j'ai eu le plaisir d'admirer la semaine dernière une petite toile ,patiemment brodée par Marie-France cet été 2006 - scène champêtre -au point de "couchure" , comme toutes les brodeuses qu'elle a fait revivre pour nous dans ce beau livre,avec sa coauteur Denise . BRAVO .

thérÚse 04/09/2006 16:37

Sans doute qu'en ce lointain jour de février 1067, ces studieuses"élèves" ne savaient pas encore que la tâche serait si longue à accomplir, qu'une année n'y suffirait pas .... et que les vacances n'existaient pas !