EPIPHANIE 1068

Publié le par Plume

Galettes à la frangipane, couronnes royales et autres festivités célèbrent la longue marche des trois Rois Mages, guidés par l'étoile, vers un nouveau-né, dans une étable. Que 2007 soit pour chacun de nous ce chemin où une étoile guide nos pas vers les choses simples qui recèlent en elles tant de grandeur discrète! L'extrait des Brodeuses de l'Histoire que nous vous offrons en ce début d'année relate la visite du Roi à l'ouvroir de broderie, le 6 janvier 1068.

Les brodeuses ont installé les parties déjà brodées côte à côte, afin qu’on puisse voir le déroulement du récit. Sur une immense toile brute étalée à même les dalles, sont disposées une vingtaine de scènes.  L’ensemble doit bien faire dix toises de long. -  Par la Resplendeur Dieu, que c’est beau !

- Sire, nous attendons toutes vos critiques, elles nous aideront à progresser.

- Mais je ne connais rien en broderie ! Le seul art que je connaisse est celui de la guerre ; Dame Mathilde saurait mieux que moi donner un avis de qualité. 

-  Sire,  dans l’ensemble, êtes-vous satisfait des couleurs que nous avons choisies?

- Que la guerre semble douce, ainsi brodée au petit point ! Des chevaux propres, à la robe verte, ocre ou bistre, et si bien alignés, qu’on les croirait disposés à parader lors d’une procession !

- Ah ! ces guerres, dont les mères ont horreur... Savez-vous, Sire, qu’il a fallu autant de courage aux dames de l’ouvroir, pour réaliser ces scènes de boucherie, qu’aux archers, fantassins et cavaliers pour se lancer dans la bataille ?

- Certes, j’en conviens. Et ces tons bruns et sable atténuent la douleur et l’odeur du sang versé. Bénies soyez-vous, gentes dames, pour le service que vous rendez au royaume d’Angleterre.

- Vous ne pensez pas si bien dire, Sire. Ici, plusieurs brodeuses ont perdu un être cher à Hastings, et grande est la force de leur âme, mais …

L’évêque Odon, sans doute agacé de n’avoir mot à dire, intervient en coupant vivement la parole à Dom Ralph.

- Paix à nos frères d’armes, et longue vie à cette Telle qui, si je comprends bien, se brode avec des fils d’amour et des pensées de deuil. Dom Ralph, vous présentez au roi un bien triste tableau de l’atelier.

- Certes, nous ne festoyons pas autant que vous tous, sur cette scène où selon votre demande, Monseigneur, vous bénissez de copieux mets, mais il arrive que nous goûtions aux darioles enrobées de miel que nos brodeuses parfument de cannelle et de gingembre.

- Vous vous moquez ?

Craignant une joute oratoire entre Dom Ralph et Odon, le roi modère aussitôt leur échange : Odon, mon frère, ne vous méprenez pas ! Vous êtes à l’honneur sur cette scène, et je m’en réjouis, mais n’est-il pas déplacé d’associer griffons et chimères à la bénédiction d’un évêque ?

- Sire, la langue de cette tapisserie a plusieurs voix. Elle doit être comprise du clerc comme des paysans illettrés, et vous discernerez certaines fables de nos Anciens,  mais  aussi proverbes connus de tous. Quant à ces griffons sur lesquels votre œil s’est attardé, ils résonnent comme des symboles de puissance et de majesté.

- En tant qu’homme d’église, je peux vous dire, Guillaume, que le griffon a toujours été considéré comme un animal noble, régnant sur la terre et le ciel.

Je pus enfin prendre la parole à mon tour, car je connais bien les bestiaires, et ma lecture assidue du Physiologus me sert à briller aux yeux de cette grande assemblée. Pourquoi donc me priver d’une si belle occasion ?

- On attribue au griffon le titre de gardien de la justice, et les bestiaires de Saint-Basile et de Saint-Ambroise le représentent avec beaucoup de respect. Il n’offense donc en rien ce repas placé ici comme un rappel de la Cène de Notre Seigneur.

- Frère John voit juste, Sire, nous nous sommes appliqués à rendre toute la majesté de votre frère Odon. J’ajouterais aussi que cette broderie ne doit pas être considérée comme un passe-temps de femmes oisives, mais comme un véritable manuscrit où se lit une langue théologique et martiale, barbare et raffinée, réaliste et symbolique tout à la fois. Les siècles à venir se souviendront de cette période de l’histoire anglo-normande, comme d’une époque riche de contrastes, celle des bâtisseurs de cathédrales, héritiers des vikings comme des romains, de l’art paillard comme du religieux le plus authentique.

- Me voici donc plongé au cœur d’un monde de foi, d’arts et de lettres, et je vous en suis reconnaissant Dom Ralph, et à vous aussi, Odon, mon frère. Notre mère, Dieu ait son âme, peut être fière de ses fils!

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Serge Ferla 09/01/2007 15:17

Merci pour ces vooeux qui par la même occasion nous replongent dans l'atmosphère du livre les "Brodeuses de l'Histoire" où l'on retrouve avec plaisir les personnages familiers, maintenant , de Don Ralph, Odon et Guillaume, lui même, qui semble, dans cette échange, bien tolérant  et bien apaisé aprés la terrible bataille d'Astings par rapport à son orgueilleux, susceptible et irrascible demi-frère. Merci de nous donner de vos nouvelles régulièrement et de continuer à faire vivre nos héros

Denise 09/01/2007 10:41

Grand Merci, Dejalouguette, pour ces voeux adressés aux lecteurs du blog. C'est étonnant, croyez-moi, mais lorsque moi-même (une des deux auteures pourtant!) je redécouvre un extrait des Brodeuses, tel que ce dialogue de l'épiphanie autour du Roi Guillaume, je me sens transportée ailleurs et à l'écoute de personnages aussi vivants que si j'y étais. Miracle de l'écriture qui s'échappe de nous, puis nous revient, d'ailleurs, pour ainsi dire, une fois publiée.
Plume, toujours contente de lire un commentaire.

dejalouguette 09/01/2007 09:06

avec Plume, je présente à tous les lecteurs de ce blog mes voeux :
que 2007 soit pour vous une année sereine -