Une femme du XIe siècle raconte l'aventure de son grand-père breton, parti de Melrand pour l'Angleterre

Publié le par Plum

     Yanna, une des jeunes brodeuses de l'histoire, parle du berceau familial, de la vie en Bretagne au temps de son grand-père, lui qui n'avait jamais vu la mer, car il vivait à MELRAND, petit village dans les terres...

- A quatorze ans, mon père quitte sa famille où tant de bouches à nourrir font misère de trop peu à partager. Il se rend à Pont-Ivy à quatre lieues de là. Un oncle  y est forgeron, au service du seigneur de Porhoët. Avec lui, il apprend l’ouvrage, se brûlant les mains, et s’écrasant les doigts plus souvent que le hibou hulule à midi. Le métier rentre. Le travail ne manque pas, car il est maintenant d’usage de ferrer les chevaux, qui peuvent ainsi travailler plus longtemps sans se blesser les sabots. Les outils aussi commencent à se renforcer de fer: herse, pelle, charrue à versoir.

Quand l’oncle meurt, père décide d’aller voir le monde, et, avec l’argent qu’il a pu sauver, il achète un vieux sommier. La brave bête tirera la carriole sans rechigner pendant des années, transportant sur mauvais chemins la forge mobile de cet aventureux. Le soufflet, les pinces, les marteaux, une enclume et quelques lingots de fer sont toute sa fortune. En échange d’un repas, d’une paillasse, et de quelques piécettes, il façonne les fers, répare les outils. Sur place, il monte la forge à l’aide de terre argileuse, pierres de granit et plaques de schiste. Les curieux faisant ronde autour de lui trouvent beau spectacle à voir le métal rougir, et prendre forme sous les coups de marteau.

- Chez nous, on dit que feu de forge vient par la bouche du diable ou naseaux de dragon.

- Oui, les enfants voient de la sorcellerie qui sort des mains de cet homme-là : scie neuve, ou cheval repartant bien chaussé, il voyage ainsi quelques années. Il ne passe qu’une seule journée dans chaque village, ou s’arrête plus longtemps si on lui offre du  travail. A Josselin, Guéthénoc vicomte du Porhoët a déjà construit son château sur un roc au dessus de l’Out. Alain III est lui aussi dans  le sien à Rennes, et sa sœur Adèle dans l’abbaye Saint-Georges qu’il lui a offerte. Je n’ai pas retenu les noms de toutes les villes qu’il traverse, mais il m’a raconté que chaque seigneur bâtit un château en bois en haut de la colline la plus élevée de son fief. Les monastères aussi poussent comme champignons. Dans la  broderie, j’ai retrouvé des noms que j’avais entendus: Dinan, Dol, Rennes, et des noms de seigneurs qui plus tard suivront le duc Guillaume: de Rohan, de Dinan, de Penthièvre.

- Mais c’est à quelle époque, tout cela ?

- Père pénètre en Normandie en 1039. Robert le Magnifique est mort en voyage lointain deux ans auparavant ; c’est la guerre des vassaux qui veulent tous le pouvoir. Guillaume alors âgé de douze ans se cache, car sa vie est menacée. Père me raconte avoir souvent été émerveillé par cette Normandie si belle ! Il découvre la mer au-delà d’une bien jolie ville, Bayeux. Pour lui, homme de la terre, des chemins creux et des forêts, c’est une vision qu’il ne pouvait imaginer: toute cette eau qui bouge sans  s’arrêter, et les yeux qui regardent loin, et cherchent s’ils peuvent découvrir autre chose au-delà de la mer. Il en riait encore souvent, le malheureux, me contant que, voulant  boire, il avale grande gorgée d’eau salée ! Personne ne lui avait jamais dit que la mer était salée. Qui donc l’aurait fait, puisque autour de lui vivaient de pauvres bougres ignorants ? Comme un enfant joyeux, il suit la côte de près ou de loin. Il se souvient avoir traversé la Dives, c’est là que son fidèle cheval, las d’avoir tant marché, et trop vieux sans doute, meurt. Il en trouve un autre plus jeune et plus fort, qui le conduit jusqu’aux portes de Rouen, la si belle, où il arrive à la fin de 1041.

- C’est drôle, toute la famille de mon compagnon est aussi à Rouen à cette époque, peut-être votre père a-t-il ferré leurs chevaux ? commente Ann.

- Tout est possible, car en cette année, il s’est arrêté plusieurs mois à Rouen. Il s’est mis à fabriquer des étriers, des éperons et autres pièces de métal pour le harnachement des chevaux. […]

- Or voilà père, qui je ne sais comment, se trouve en ces lieux,  et se dit que fortune est peut-être près de lui, de l’autre côté de la mer salée. Il lui faut avant tout combattre la terreur qu’il ressent face à cette étendue d’eau. Il a entendu tant d’histoires de monstres, de Léviathan, et autres habitants maléfiques qui peuplent les profondeurs, qu’il n’ose monter à bord d’un bateau. Un de ses amis trouve le remède en le faisant boire tant et tant, et pas de l’eau, qu’il se retrouve de l’autre côté de la mer sans avoir eu peur, puisqu’il dormait profondément! Édouard est couronné roi, et père le devient lui aussi, car il a trouvé gente Bretonne qui a pareillement erré jusqu’ici. Les voici sitôt mariés. Et moi qui pointe mon nez, petite Bretonne chez les Angles, interdite de cheval par un père qui en a sans doute trop vu, des doux, mais aussi des rebelles !

La broderie nous emmène parfois bien loin, dans le passé des unes et des autres, j’aime cela, aussi, même si je ne suis pas sûre d’avoir retenu tous les noms, ni toutes les dates !

   

Note: Toutes les photos qui illustrent ce récit ont été prises au village de l'an Mil, à Melrand: site archéologique reconstitué. 

                                                                                                                                                                                                                                         

 

 

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fanchon68 21/05/2007 15:08

votre récit est très émouvant et on le lit, j'ai failli dire on l'écoute avec beaucoup de recueillement presque... merci aussi pour ces photos.