FASCINANTE TAPISSERIE, NOUVELLE MEDUSE?

Publié le par Plum

  C’est bien connu : la Tapisserie de Bayeux constitue une précieuse source d’informations historiques sur la vie au XIème siècle : construction de navires, repas, habillement, écriture, place de la femme, goût du pouvoir, vanité sanglante des guerres, armement, et j’en passe!

   Mais c’est aussi une œuvre fascinante

tant graphiquement que par la qualité de sa mise en scène.

Au fil de la visite, l'histoire que raconte la tapisserie

s'emballe jusqu’à la scène finale: la bataille d’Hastings.

 La richesse iconographique du document est encadrée par deux frises qui fonctionnent comme de petits compléments narratifs, mais que le spectateur trop pressé oublie souvent de détailler. Or ces frises représentent un fabuleux bestiaire, une animalité débordante, dionysiaque.  Et qui donc, face à face, entre chevaux et chimères, sur la frise du bas, en demi-teinte,  quasi crayonnés et en repentir? Un couple nu, ce couple qui a fait jaser les Brodeuses de l'Histoire!

 

 Les visiteurs le disent : c'est passionnant, unique, impressionnant, en un mot,

F A S C I N A N T !

 Qu’est-ce que ce « fascinus » qui nous méduse par sa beauté, par sa force de représentation, par son audace dans l’image, au point qu’il ose montrer dans une broderie les jambes et les cuisses nues des chevaliers ayant retroussé leurs chausses, et tenant contre eux, chien ou faucon?

 Ce « fascinus » de certaines scènes des frises,

 

 semble même s’inspirer de l’érotisme gréco-romain,

 

 

donnant à ce XIe siècle les couleurs d’un sacré bien incarné,

bien en chair, bien en poupe.

Voici ce qu’écrit Pascal Quignard dans son livre intitulé Le Sexe et l’effroi :

« Les Romains appelaient fascinus ce que les Grecs nommaient phallos. Le fascinus  arrête le regard au point qu’il ne peut s’en détacher.[…] La fascination est la perception de l'angle mort du langage.[…]

Quand le "fascinus", au lieu d'éveiller au frémissement inquiet du désir, vient emplir le corps et la tête d’effroi mortifère, il n'est plus angle mort du langage, mais mort du langage. Du sexe masculin dressé, le fascinus, dérive le mot « fascination », cette pétrification qui s'empare des animaux et des hommes devant une angoisse insoutenable »

    Et Camille Dumoulié, professeur et chercheur en littérature comparée à ParisX, parle du « regard fascinant de la tête de Méduse, comme ce qui recèle le secret du sacré. Si l’ambiguïté est la marque du sacré, les mythes ont pour fonction de créer des différences et des oppositions, de séparer les deux faces du sacré. […] Au premier abord, la tête de Méduse est bien une figure de l’Autre effrayant, de la négativité absolue. […]

Que Méduse soit un masque, que sous ce masque se cache un visage plus humain, l’évolution de sa représentation en témoigne. Sous le masque se découvre ce qu’on peut appeler la tragique beauté de Méduse. Méduse conserve son secret : représentable, elle n’est jamais présentable. »

Sommes-nous si loin de la fascination qu’exerce cette autre grande dame qu’est la Toile de Bayeux ? Une Toile brodée par des mains d’artistes, selon des cartons eux-mêmes dessinés par un artiste ? par un homme au regard et à la sensibilité aiguisés, un « voyant », ce jeune Toustain, un Rimbaud poète, lui aussi…

 

Citons encore Camille Dumoulié : « Il revient à l’artiste tragique, au risque de sa vie et de sa raison, de vivre au contact du monstre. Le poète s’abreuve de l’Hippocrène, cette eau qui est comme le sang même de Méduse, véritable mère des Muses. La voix du poète devient celle de la Gorgone. »

 

   "Méduse et l’artiste ont en commun le pouvoir de figer les personnes, de les immobiliser dans la roche ou sur la toile en une image intemporelle :

le portraitiste méduse son modèle pour l’éternité.

Tête de Méduse du Caravage met en avant cette analogie, qui se représente en effet sous les traits de la Gorgone et, qui, réciproquement, prête à la Gorgone son visage. Le Caravage se fige sur la toile telle Méduse se médusant elle-même."

Bruno Trentini poursuit sa réflexion sur l'acte de peindre:

"Le Caravage, en effet, capte l’instant où Persée décapite la Gorgone, car le héros a pu échapper au terrible regard de Méduse en ne regardant que le reflet de celle-ci sur son bouclier (l’« envisager » directement eût été fatal). Le tableau fait donc corps avec ce bouclier - l’artiste utilisa d’ailleurs comme support un véritable bouclier de bois. Dans cette mise en scène, il nous reste à savoir qui tient le rôle de Persée. Persée qui voit ce que montre la toile ne peut être que le regardeur. Or, ce regardeur est précisément le premier regardeur : l’artiste. Par où il apparaît que l’acte de peindre coïncide ici avec le meurtre. L’artiste s’apprête à peindre Méduse. [...]

Le Caravage est aussi Méduse.

Cette toile mythologique est nécessairement un autoportrait de l’artiste se décapitant lui-même. Tête de Méduse n’est pas la seule œuvre où Le Caravage se met à mort. David tenant la tête de Goliath fonctionne de la même manière. De fait, cette toile est aussi un autoportrait, mais double cette fois. David a les traits du Caravage jeune, Goliath ceux du Caravage plus âgé. L’Héautontimorouménos de Baudelaire est leur modèle qui tente de concilier l’inconciliable."

Aux vers de Baudelaire:

Je suis la plaie et le couteau!

Je suis le soufflet et la joue!

Je suis les membres et la roue

Et la victime et le bourreau!

Le caravage ajoute:

Je suis Goliath et David

Je suis Méduse et Persée.

Alors, la grande Dame de Bayeux,

 

la Telle de 70 mètres, si fascinante,

si loquace dans son silence brodé,

dans ses hennissements cauchemardesques

de chevaux éventrés et de corps d’hommes dépecés,

cette Méduse de guerre qui, à Hastings,

remporta la victoire pour gagner

le si fascinant trône d’Angleterre,

notre grande Tapisserie, serait-elle, à sa façon,

la Mère des Muses,

une Méduse de plus, à la fois tragique et superbe,

remède et poison,

dans ses atours flamboyants de mort et de vie ?

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dejalouguette 13/11/2007 11:57

merci pour cet article si dense , si enrichissant -à partir de ces détails de la tapisserie que j\\\'avais regardé distraitement , vous nous ouvrez de multiples possibilités de réflexion .....